UNE ANECDOTE DE RENÉ
TRISCOS
"LE SATURNISME"
Définition : Intoxication par les sels de
plomb. Maladie des typographes maniant les caractères en
plomb de l'imprimerie.
C'est vrai, il n'y avait pas de typographe à l'effectif du
bord mais il y avait des "caractères"...bref des
cabochards.
Chaque bâtiment de mer avait son "caractère". On
disait qu'il existait un "bon" embarquement, plus ou moins bon
d'ailleurs, ou franchement mauvais ou dur. Mais, allez-vous dire,
quel rapport avec le plomb ?
Patience! j'y arrive. Sur le "GLORIEUX" on était une
véritable équipe de copains, en somme un bon
équipage, ne doutant de rien et plein de complicité
dans les bons coups... ou les mauvais aussi. Il me revient en
mémoire une histoire rocambolesque qui aurait pu
très mal se terminer, bien que....
Tout a débuté lorsque l'un d'entre nous ( lequel ?
même si je m'en souvenais, je ne vous le dirais pas car
c'est très vilain de "cafarder" ) nous assura que l'on
pouvait se faire un peu de "blé" avec du plomb !
L'idée était très originale, et, comme l'on
avait peu d'argent pour rivaliser avec les Amerlocks
auprès des filles cela pourrait toujours nous aider
à "redresser la barre". Une décision fut vite prise
car, étant en carénage, à bord il y avait de
nombreuses gueuses de plomb servant à la pesée du
bâteau. Ce n'est pas à des anciens sous-mariniers
que je vais expliquer à quoi ce plomb pouvait être
utile au comportement du vaisseau lors de la
plongée.
Conscience tranquille; étant en cale séche le
navire ne risquait rien. En immersion, bien pesé on
pouvait le laisser glisser à la force du courant et un
seul homme passant de l'AV à l'AR, ou vice-versa,
suffirait à l'équilibre du vaisseau. On mesurait
température et salinité de l'eau et si
c'était favorable on pouvait arrêter les moteurs
électriques de propulsion. Ainsi on déjouait la
recherche à l'écoute par les bâtiments de
surface tentant de nous détecter et de nous pourchasser.
J'ignore si le gars ARCHIMEDE savait tout ça et se servait
d'un bathythermographe pour ses expériences mettant au
point son principe connu de tous. Il ne m'en a jamais
parlé car on n'allait pas en classe ensemble d'autant plus
que je n'ai rien valu en calculs...même pour mes reins.
Donc on était décidé à
"prélever" un peu de métal pour essayer de gonfler
un petit peu notre pécule. C'était en sorte de
l'alchimie : transmutation de métaux faisant de l'argent
avec du plomb! Exercice délicat demandant réflexion
car ne pouvant se faire que de nuit pour éviter les
indiscrétions toujours néfastes. Au
préalable on devait déplacer ces précieux
"lingots" auprès de la grille de l'Arsenal la plus proche
du bassin où nous nous trouvions au sec. Même qu'un
matin, très tôt, le Pacha croisa l'un d'entre nous avec
une de ces piéces dans les mains et trottinant au pas de
gymnastique. Bien sûr il lui demanda où il allait de
si fière allure. Réponse? "Je fais un peu de
"décrassage" en m'entrainant, avec des poids
supplémentaires, en vue du prochain match de volley" (
j'ai eu, déjà, l'occasion d'en parler ). Le
Commandant sourit en se demandant sûrement, si nous
n'étions pas devenus un peu fou. Peut-être,
même, a-t-il eu peur que nous ne soyons
surentraîné?
Mais un problème apparut bien vite : comment allions
nous transporter tout ça chez le ferrailleur qui nous
avait fait des propositions de prix alléchantes? Tout
simplement il s'offrit de nous prêter un charreton. Que ne
fait-on pas pour satisfaire le client ! L'affaire fut conclue et
cela était un grand soulagement . On continua d'accumuler
notre modeste trésor dans une construction en ruines. Sa
recherche n'avait pas été longue car il n'y avait
que ça dans cet Arsenal devasté par les
bombardements alliés. ( Je m'en excuse mais j'ai
oublié de vous dire qu'il s'agissait de CHERBOURG ). Les
mesures étaient prises car les gueuses passaient de
justesse entre les barreaux du portail soit-disant
"condamné", et, prudents nous nous étions
limités dans nos ambitions. Trop, cela aurait
trop...
Enfin le grand soir arriva et la manutention commença
avec ardeur.
Il y avait donc un poids convenable car la
vénérable charrette - qui aurait pu avoir une
grande valeur chez un antiquaire - gémissait sous la
charge d'autant plus que sa roue babord ( non caoutchoutée
mais cerclée de fer ) tournait en faisant un merveilleux 8
! Quant aux brancards ils étaient "bouffés" par une
importante colonie de termites. Ils allaient tenir jusqu'au bout
du voyage grace à Dieu malgré les chaos sur les
pavés disjoints. Quelle équipée
mémorable! Quel bonheur d'être arrivés!
Pourtant on n'était pas au bout de nos peines car Dieu
avait dû changer de costume avec celui de Judas.
Voilà ce que c'est de ne pas consacrer du temps à
la prière du soir avant de s'endormir. Donc grande
surprise en arrivant au brocanteur. Figurez-vous que les cours du
plomb avaient brutalement baissés ! Nos "tronches" aussi.
On n'était pas dupes mais que faire ? Impossible de
revenir en arrière d'autant plus que ce mercantile
commerçant, très fûté, pouvait nous
dénoncer aux autorités maritimes. On était ses
otages et un vol de matériel de l'Armée
coûtait très cher en temps de guerre. On
était bon pour le "falot". Aussi, à la réflexion,
l'accord était trouvé préférant
perdre sur les profits escomptés et on se
félicitait d'avoir été modeste dans notre
détournement. Cela nous dissuada de continuer ce trafic
peu rentable. Ça ne payait même pas les heures
supplémentaires, et, heureusement qu'un n'avait pas
attrapé des coliques du plomb. Je ne suis pas devenu
commerçant et j'ignore si les collègues y ont
réchappé. Je n'ai pas entendu parler d'eux. Sont-il
devenus riches ? Comme quoi l'honnêteté paye bien...
mais peu! Et voilà comment nos affaires commerciales
cessèrent D'autres ont essayé de vendre quelques
magnifiques couvertures en laine blanche d'excellente
qualité et servant à nous rechauffer dans nos
"banettes" où on faisaient de beaux rêves de
jeunesse. Mais je crois que personne n'en voulait car, en plein
milieu, en grosses lettres noires il y avait écrit :
"U.S.NAVY" ! Drôle de publicité décourageant
les acheteurs éventuels.
Des "dérapages" et des anecdotes de ce style il y
en a bien d'autres. Par exemple lorsqu'une poignée de gars
sont partis, avec la "barque" du bord, pour rencontrer, au port
de commerce , le père d'un copain patron de caboteur. Ils
ignoraient que le port fermait, dès la nuit tombée,
les issues d'accès par mesures de sécurités
N'oublions pas que la guerre n'était pas terminée
et qu'il fallait éliminer tous les risques. Lorsqu'ils ont
voulu sortir, tard, ils n'ont pu que constater qu'ils
étaient prisonniers et incapables de regagner le bord car
on était mouillé en "rade foraine" comme l'on
disait. Que faire ? Il ne restait plus qu'à hisser la
"barque" sur le quai et la faire glisser sur les pavés
pour la remettre à l'eau de l'autre côté des
portes de l'écluse. Heureusement qu'il y avait forte
marée diminuant d'autant la différence de
niveau.
Il parait qu'il y avait du spectacle gratuit devant des
spectateurs hilares ! Pensez donc : voir un bateau naviguant sur
la terre ferme et "barré" par des gens de la Marine
nationale ça n'est pas courant tous les jours.
Tout cela fait des souvenirs et sert à "meubler" les
nuits d'un vieux sous-marinier et ça les fait sourire aux
anges....
On ne peut pas oublier ce vécu du passé.
Sacrée Marine !...