Voici le cursus de Louis Corolleur dont l’adresse est 161 rue commandant Drogou à BREST.

                 Retapé par Claude Rogel responsable du patrimoine de la section « Minerve »


         Je suis né le 17 Octobre 1919 à Lampaul-Plouarzel , petite commune située à 25 Kms à l’Ouest de BREST.
         A l’âge de cinq ans je rentre à l’école communale ; je ne parlais que le Breton, ma langue maternelle. L’école ne comportait que trois classes : la petite, la seconde et la première. Mon institutrice, originaire de LAMPAUL, parlait très bien le Breton ce qui fût une chance pour moi dans l’apprentissage de la langue de MOLIERE.
         Les cours se déroulaient de huit jusqu’à onze heures puis de treize à seize heures. J’habitais à deux kilomètres de l’école et parcourais la distance à pieds quatre fois par jour. Il fallait se dépêcher de prendre son repas de midi pour retourner à l’école avant treize heures.
         A l’âge de treize ans, mon certificat d’études primaires en poche, j’ai quitté l’école pour embarquer comme mousse, puis matelot sur la gabarre « LA REINE DES ANGES », un voilier de cinquante tonnes que possédait et exploitait mon père. Le navire transportait du sable entre LAMPAUL et BREST ainsi que d’autres petits ports de la rade de BREST.

         En Septembre 1939, à la déclaration de guerre, je reçois un ordre de mobilisation pour me présenter au 2ème dépôt des équipages de BREST.
         Le 17 Octobre 1939, le jour de mes vingt ans, je rentre au 2ème dépôt. Le 15 Novembre, je quitte BREST pour TOULON où j’embarque sur le navire école « OCEAN », un vieux cuirassé de la guerre 14/18 désarmé à quai à l’arsenal de TOULON, qui servait de navire école aux spécialités de Timonier et Electricien de bord.
         Les cours commencèrent début Décembre 1939 pour se terminer fin Mars 1940. Habituellement, les cours ne finissaient que fin Juin mais compte tenu de la situation militaire, leur déroulement avait été accéléré. A la remise des diplômes je me suis porté volontaire pour les sous-marins.

         Le timonier est le marin qui transmet les messages, entre bateaux en mer, par signaux lumineux en « Morse », signaux à bras par pavillon, ou par pavillons du code international hissés au mât des signaux.

         Le 1er Avril 1940 j’embarque sur le sous-marin «  LA SULTANE » en tant que matelot timonier. Ce sous marin de six cents tonnes était armé de quarante cinq hommes d’équipage. Le bateau se trouvait en cale sèche pour un carénage. Il fallut accélérer les travaux du fait que les troupes allemandes avançaient rapidement sur la France.

         Vers la fin du mois d’Avril, nous sortons de cale sèche pour nous amarrer à la base des sous-marins au « Mourillon », partie est de l’arsenal de TOULON. Des travaux de finition sur les moteurs diesel et électrique ont nécessité environ quinze jours avant de pouvoir entreprendre les essais à la mer.

La Sultane
Le sous-marin « La Sultane » en 1939

         Ensuite, au cours de cette phase d’essais, nous appareillions le matin vers huit heures pour rentrer au port vers dix sept heures. Au terme d’une semaine d’essais satisfaisants, nous avons procédé à l’embarquement des torpilles, des munitions, plein de gas-oil, d’eau et d’embarquement en vivres. Puis vinrent les patrouilles en Méditerranée, le long des côtes d’Italie, Sardaigne et Sicile.

         Après quelques jours de mer, alors que le navire rentrait à Toulon, le commandant reçut ordre de faire route sur la rade des « Salins d’Hyères » et d’attendre de nouvelles consignes.

         Le soir du 16 Juin 1940, alors que nous étions au mouillage sur la rade des « Salins d’Hyères » j’assurais un service de quart en compagnie de l’Enseigne de vaisseau AUBRY et du quartier-maître WAGNER.
         Un message d’un croiseur français, le navire amiral nous parvient :

         « COMAR TOULON à tous les navires, le gouvernement français vient de signer avec les autorités allemandes la fin des hostilités à partir de demain 0 Heure stop.
         Attendez les ordres : COMAR TOULON (Comar = Commandement de la Marine)

         Le 17 Juin dans l’après-midi, nous sommes rentrés à Toulon.

         En juillet 1940, une partie de la Flotte française se trouvait au mouillage à MERS-EL-KEBIR. Après le refus de l’amiral français de se rendre aux anglais, la Flotte anglaise ouvrit le feu sur la flotte française, occasionnant une catastrophe.

         Ce jour là, « LA SULTANE » patrouillait en Méditerranée quand nous recevons ordre de rallier MERS-EL-KEBIR. Nous nous trouvions à quelques miles quand nous avons reçu ordre de rejoindre TOULON, la flotte Anglaise faisait route sur GIBRALTAR.

         Le 9 décembre 1940, nous appareillons de TOULO N pour DAKAR pour assurer la relève de la 16ème D.S.M. (Division de Sous-Marins) qui était sur place depuis plusieurs mois.
         Une escale de soixante douze heures à ORAN nous permit de nous rendre, par petits groupes, au cimetière de MERS-EL-KEBIR pour rendre un dernier hommage à nos camarades disparus au cours de cette terrible tragédie.

         Le 29 décembre 1940, le pétrolier « RHONE », escorté par le sous-marin « SFAX », quitte CASABLANCA pour DAKAR avec un chargement de gas-oil pour ravitailler l’escadre qui s’y trouvait. Quarante huit heures après leur départ de CASABLANCA, ces deux navires furent torpillés par un « U-Boote » allemand par le travers de la MAURITANIE. Le « SFAX » fut le premier touché et pendant que le « RHONE » mettait une embarcation à la mer pour recueillir quelques rescapés du « SFAX », il était, à son tour, victime d’une torpille. Le canot de sauvetage du « RHONE » sur lequel avaient pris place quelques rescapés des deux bateaux, fit route, à la voile et à l’aviron, vers la côte de MAURITANIE où l’équipage accosta la plage déserte de toute habitation.
         Après plusieurs jours de marche, longeant la côte vers le nord, à bout de forces, les pauvres hommes ont repéré un village de pêcheurs. Les autochtones les ont réconfortés et signalé leur présence aux autorités.

         Mon navire avait séjourné à CASABLANCA du 16 décembre au 31 Décembre 1940, date à laquelle il quitte CASABLANCA pour DAKAR escorté par deux torpilleurs « LE BRESTOIS » et « LE BOULONNAIS ».
         Quarante huit heures après notre départ de CASABLANCA, alors que notre position était environ à l’Ouest du CAP JUBY, à l’endroit ou le « RHONE »et le « SFAX »avaient été torpillés, le commandant fit monter sur le pont, en tenue propre (pantalon gris, chemisette), les hommes d’équipage qui n’étaient pas de service. Alignés sur le pont et au « Garde à vous », il fût observé une minute de silence en guise de dernier adieu et d’hommage à nos camarades disparus.

         A DAKAR, ou nous sommes arrivés le 5 Janvier 1941, l’effectif était de huit sous-marins. Les patrouilles en mer se faisaient par roulement de telle sorte qu’il y ait toujours trois ou quatre sous-marins en mer en permanence. Les navires plongeaient le matin avant le jour et faisaient surface à la nuit tombée. Toute la nuit, moteurs stoppés et tous feux éteints, seuls les moteurs Diesels fonctionnaient pour charger les batteries qui permettaient de faire tourner les moteurs électriques en plongée. Comme il est interdit de fumer en plongée, les fumeurs du bord montaient sur la passerelle pour fumer leur cigarette et respirer un peu d’air frais. Ils ne disposaient que d’environ dix minutes car au bas de l’échelle les camarades attendaient leur tour. Ils s’asseyaient dans un petit coin de la passerelle car aucune flamme ni lueur ne devait être aperçue de l’extérieur.

         En tant que timonier, mon travail s’exerçait sur la passerelle où je respirais le bon air, contrairement aux marins dont l’activité était confinée à l’intérieur du sous-marin. La passerelle était exposée au vent, par mauvais temps on attrapait des paquets de mer au visage ; en compensation, la nuit, le matelot de quart à la passerelle descendait chauffer le thé au rhum, bien dosé sans oublier « la double », spécial sous-marinier.

         Au cours du mois de Mars 1941, alors que nous partions en patrouille au large de DAKAR, la purge du ballast N°2 arrière ne s’est pas ouverte à la prise de plongée. Le bateau s’est trouvé déséquilibré et a pris une pointe négative de moins 30 à moins 40°,( le navire avait la tête en bas). Nous étions dans une position critique, l’acide de la batterie d’accus commençait à se déverser. Après un court circuit au tableau électrique du Poste Central, les batteries ont disjoncté, plus de lumière à bord, la situation devenait catastrophique.
         Il importait de ne pas paniquer. Quelques bandes de peinture phosphorescentes au plafond, sur les principaux manomètres et les principales commandes permettaient de se repérer. Cependant, le bateau continuait de « piquer du nez ».
         Le second-maître mécanicien ARNAULT n’attendit pas les ordres et se précipita sur les vannes de chasse d’air rapide pour chasser l’eau des ballasts avant.
         Tout doucement, le bateau se redressa pour venir à la position normale. Les électriciens travaillaient dur au tableau électrique pour remettre le courant ; plusieurs ampoules avaient claqué.
         Entre temps, le quartier-maître torpilleur ARNIS donna un violent coup pour décoincer le volant de la purge du ballast 2 arrière.
         Toutes ces mesures avaient été prises rapidement et sans panique, chacun à son poste.
         A quelques secondes près, le bateau se serait mis à la verticale, il aurait été impossible de le redresser et l’équipage aurait péri d’une mort atroce, asphyxié par les acides et les gaz des accus.
         Grâce à Dieu, c’est un miracle que nous ayons pu sortir de là, la vie sauve.
         Après cet accident, nous avons annulé notre patrouille et fait route sur DAKAR.
         Aussitôt de retour à quai vers 16 heures, une moitié de l’équipage, en tenue de sport, a pris la route du terrain de sport pour une heure d’exercices physiques afin d’éliminer le chlore des poumons. Ensuite, l’autre équipe a pris le relais. Nous sommes resté au port quarante huit heures avant de repartir en mer après un bon nettoyage.
         Tout l’équipage a repris la mer, très heureux de repartir comme si rien ne s’était passé.

         A DAKAR, il fait toujours chaud, des températures qui avoisinent 30 degrés. Au port, le travail consistait, pour les mécaniciens au graissage, démontage, visite et contrôle des pièces machine et remontage ; les électriciens assuraient la vérification et l’entretien des accus. Nous étions trois timoniers, un chargé de la mise à jour des cartes marine et des documents maritimes, les deux autres avaient en charge l’entretien et le graissage des périscopes et de la passerelle navigation.
         Le 20 Juillet 1941 la SULTANE appareille pour CASABLANCA où elle arrive début Août après une escale à AGADIR et SAFI. A CASABLANCA, même type de tâches, patrouilles en mer, exercices de lancement de torpilles.

         Le 6 Mars 1942 nous appareillons de CASABLANCA pour TOULON ; après une escale à ORAN nous sommes arrivés à TOULON fin Mars 1942 à la base de MISSIESSY pour procéder au débarquement de torpilles et munitions et à la relève d’une partie de l’équipage.

         En tant qu’inscrit maritime je pouvais bénéficier d’un décret qui venait de paraître ; selon le bureau de recrutement de TOULON, je pouvais être démobilisé ou prendre un engagement de trois ans. Comme j’envisageais de suivre les cours de Capitaine de la Marine Marchande à Paimpol, j’ai choisi de quitter la Marine. J’étais donc démobilisé le 18 octobre 1942.
         J’ai beaucoup aimé mon séjour sur la « SULTANE » malgré les dangers de tous les jours, particulièrement en temps de guerre. Une bonne ambiance régnait à bord, l’équipage était solide à poste, prêt à toute éventualité. Je salue ici le courage des camarades et leur discipline.
         Au mois de Novembre 1942 je préparais mon dossier d’entrée à l’école de navigation de PAIMPOL. Après renseignements, j’appris que les cours étaient suspendus car plusieurs élèves de l’école avaient emprunté un bateau de pêche pour rallier l’ANGLETERRE et rejoindre le Général DE GAULLE. En représailles, les allemands avaient exigé la fermeture de l’école. Dans l’attente de la réouverture de l’école j’ai à nouveau navigué, avec mes frères, sur la gabarre familiale.

         Le 1er Août 1944 je me suis engagé dans les FFI. (Forces Françaises de l’Intérieur) du Finistère compagnie de Ploudalmézeau. Nous étions une trentaine d’hommes de LAMPAUL-PLOUARZEL, beaucoup de marins qui se trouvaient en disponibilité après le sabordage de la flotte à Toulon le 27 Novembre 1942.
         Les allemands étaient solidement protégés dans les blockhaus en béton qu’ils avaient édifiés, il n’était pas facile de les déloger. Les blockhaus jalonnaient la côte de ROSCOFF à BREST. J’ai été démobilisé des FFI le 30 Septembre 1944 quand les américains ont libéré BREST.

         Le 23 mars 1945 j’ai à nouveau été mobilisé, direction ALGER, pour embarquer sur le ravitailleur JULES VERNE où j’étais en disponibilité pour embarquer sur un sous-marin le cas échéant. jusqu’au 17 Août 1945 où j’ai été démobilisé, « ramené dans mes foyers » comme on le dit dans l’armée.
         Comme la moitié de notre flotte sous-marine avait été anéantie, je suis resté sur le JULES VERNE jusqu’au 17 Août 1945 où j’ai été démobilisé, « ramené dans mes foyers » comme on le dit dans l’armée.
         Début octobre 1945, je rentre à l’Ecole Nationale de la Marine Marchande à PAIMPOL pour suivre les cours de CMM, Capitaine de la Marine Marchande.
         Les cours étaient d’un très bon niveau et il fallait « mettre les bouchées doubles » si l’on voulait réussir car je me trouvais en compagnie d’étudiants qui avaient suivi un parcours universitaire alors que je servais sous les drapeaux. Je travaillais très tard chaque jour, voire chaque nuit. Après une semaine d’oral à PARIS en octobre 1947, j’obtenais le brevet de Capitaine de Marine Marchande. Quel soulagement d’en terminer avec ces calculs théoriques de navigation et de logarithmes.

         Début 1947 j’embarque en qualité de Lieutenant sur un cargo des CHARGEURS REUNIS qui transportait des marchandises diverses pour la côte Ouest de l’Afrique. Le navire reliait tous les ports de DAKAR jusqu’à POINTE NOIRE et nous rentrions vers l’Europe les cales emplies de café, cacao, billes de bois à destination de Bordeaux et du Havre.
         En Novembre 1949, je change d’employeur et embarque en qualité de second Capitaine sur un charbonnier neuf de la S.N.C.F.. Le bateau transportait du charbon de RUSSIE, de POLOGNE et surtout d’Angleterre vers de nombreux ports de France. J’ai navigué dix-huit mois sans débarquer de ce bâtiment, sans prendre de congés. Les voyages au long cours où l’on est éloigné de la famille ne sont pas propices à fonder un foyer.

         J’ai donc opté pour la navigation au cabotage en acceptant le poste de capitaine d’un caboteur de 800 Tonnes que je suis allé chercher à Rotterdam. J’en ai assuré le commandement environ dix ans et ai investi dans un second navire, un caboteur de 1800 Tonnes en provenance de Norvège. Le premier voyage que j’ai effectué au commandement de ce second bateau nous a amené de Kristiansand vers Klaipeda en Lituanie où nous avons chargé du charbon pour Brest.
         Ce bateau disposait de cales spacieuses, idéales pour charger des marchandises en vrac, blé, soufre, charbon. Le travail ne manquait pas à cette époque ; on montait sur l’Angleterre avec des chargements de blé et on descendait avec du charbon de Swansea et Cardiff à destination de plusieurs ports français.
         Dans l’intervalle mon premier bateau a été commandé quelques années par un collègue capitaine que j’employais puis je l’ai vendu à un armateur Grec pour travailler en Méditerranée.
J’ai navigué dix ans sur ce navire. Le bâtiment avançant en âge et les documents du VERITAS arrivant à échéance, j’ai du me résoudre, non sans en avoir gros sur le cœur, à le vendre. Avec l’équipage nous avons quitté Brest pour Vigo en Espagne pour livrer le navire à un chantier de démolition le 10 Mai 1984.

         Après près de cinquante années de navigation dont une trentaine au grade de capitaine, le temps était venu de prendre ma retraite et de bénéficier de repos, à l’abri des paquets de mer et enfin entouré de ma famille qui s’est agrandie de quatre petits enfants, deux chez chacun de mes deux enfants.


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